Telle
une traînée de poudre, la contestation a gagné tous
les villages de la Kabylie. A Tizi-Ouzou, Béjaïa et
Bouira les jeunes émeutiers crient toujours leur colère
et ne semblent pas, pour l'instant, être réceptifs aux
innombrables appels au calme lancés par les partis poli-tiques,
les syndicats et les associations. Devant l'ampleur
des émeutes et l'étendue des dégâts humains (10 morts
jus-qu'à vendredi) et matériels (300 milliards de centimes
pour la seule wilaya de Béjaïa), MM.
Yazid Zerhouni, Abdelmadjid Tebboune et Ali Tounsi se
sont rendus, dans la soirée de mer-credi, à Béjaïa où
ils ont ren-contré les élus locaux et les représentants
de la société civi-le. Yazid Zerhouni a tenu à exprimer
"les regrets du gouvernement concernant les accidents
qui se sont produits",non sans rendre hommage aux représentants
de l'Etat "pour leur patience, parfois au risque de
leur vie".Le ministre de l'Intérieur, conscient que
les jeunes peuvent faire l'objet de toutes sortes de
manipulations, regrette que ces émeutes éclatent "au
moment où nous nous apprêtons à rebâtir ce que le terrorisme
a déduit, dix ans durant". M. Zerhouni évoquera le programme
de relance économique "qui va révolutionner le pays
et qui sera annoncé demain (NDLR : jeudi ) par le président
de la République". Le ministre de l'Intérieur interpelle-
ra les partis politiques et les représentants de la
société civile pour qu'ils oeuvrent à éviter aux écoliers
une autre année blanche. M. Zerhouni, qui est venu écouter
les représentants de la population, promettra l'ouverture
d'enquêtes judiciaires "en toute transparence" contre
les auteurs des dépassements, tout en précisant que
des mesures disciplinaires urgentes ont été prises à
l'encontre de certains d'entre eux. Les élus, qui se
sont succédé pour prendre la parole, ont été unanimes
à cerner les raisons de ce mécontentement généralisé
: si la goutte qui a fait déborder le vase est due aux
bavures commises par certains éléments de la Gendarmerie
nationale à Béni-Douala et à Amizour, la question de
fond reste "le déni identitaire". Pour la majorité des
intervenants, tant que la revendication amazighe ne
trouve pas satisfaction à travers la reconnaissance
de la langue amazighe comme langue nationale, le sentiment
de frustration sera toujours pesant et la région restera
toujours sur un volcan. Mais il y a surtout un malaise
social incommensurable et exacerbant qui pousse les
jeunes à exprimer, de manière violente parfois, leur
ras-le-bol. Des élus ont évoqué le cas des logements
sociaux à Béjaïa, dont la liste est affichée depuis
plusieurs mois, mais dont la distribution reste toujours
gelée pour des raisons non avouées. Certains ont évoqué
le phénomène de prostitution "importé", qui empoisonne
davantage l'atmosphère sociale. Les élus des deux principales
formations politiques implantées dans la wilaya (RCD
et FFS) étaient unanimes à considérer que l'usage de
la violence, par certains manifestants, était de nature
à dévoyer les véritables revendications. La plupart
des élus ont tenu à dénoncer l'attitude provocatrice
de certains éléments de la Gendarmerie nationale. Laquelle
attitude est en passe de salir l'ensemble du corps des
gendarmes. Beaucoup d'élus se sont élevés contre l'utilisation
des balles réelles contre les manifestants. Les élus,
tout en revendiquant la libération de tous les jeunes
interpellés lors de ces émeutes, exigent des sanctions
à l'encontre des éléments de la Gendarmerie nationale
coupables de dépassement. Tous les élus ont exprimé
leur voeu de s'adresser aux jeunes par le biais de Radio
Soummam et l'ENTV, afin de les dissuader de recourir
à la violence. Pourtant, au moment où les élus locaux
discutaient avec le ministre de l'Intérieur, une banque
à Tazmalt fut prise d'as-saut par les émeutiers, tandis
qu'à |
Ouzelaguène,
des tirs de kalachnikovs se poursuivaient. Il aura fallu
l'intervention de deux députés du RCD (Fardjallah et
Hammoudi), présents sur les lieux, qui ont appelé le
wali, en pleine réunion avec M. Zerhouni, pour que les
tirs cessent et que les agents du Croissant-Rouge algérien
évacuent les blessés. Les élus locaux ont pu discuter
avec les jeunes émeutiers. Les deux députés du RCD,
qui ont réussi à quitter, miraculeusement, Ouzelaguène
ont boycotté la rencontre avec Zerhouni : "Nous estimons
qu'il ne sert à rien de pérorer au moment où des jeunes
sont blessés ou morts", nous dira Djamel Fardjallah
qui nous annonce la mort de trois jeunes à Ouzelaguène.
Le député nous montre les douilles de balles de kalachnikov
et parle de provocation. Le député regrette, en outre,
que "des pompiers pyromanes utilisent cette contestation,
somme toute légitime, pour scander des slogans chers
aux terroristes intégristes ou s'adonner au rackett
des automobilistes". Sur le terrain, la journée de jeudi
aura été particulièrement chaude. Si au niveau du chef-lieu
de wilaya aucun incident majeur n'est à signaler en
raison d'un dispositif sécuritaire impressionnant, il
y a lieu de noter quelques tentatives menées dans la
banlieue, du côté de la cité Ihaddadène et d'Ighil Ouazzoug,
vite maîtrisées par les brigades anti-émeutes. Les élèves,
qui ont pris le chemin des écoles, onttrouvé les portes
closes. Mais les autres communes de la wilaya de Béjaïa
se sont réveillées avec des spectacles apocalyptiques.
Que ce soit à Oued-Ghir, El-Kseur, Tichy, Aokas Kherrata,
Seddouk et même jusqu'à M'Chedallah (Bouira), l'effet
boule de neige aura été dévastateur. Les routes menant
de Béjaïa vers Jijel, Sétif, Tizi-Ouzou et Alger sont
coupées à la circulation. Les émeutiers y ont dressé
des barricades à l'aide de troncs d'arbres, poteaux
électriques, bus et mêmes de véhicules incendiés. Les
appels au calme lancés par les partis politiques et
la société civile n'ont pas eu l'effet escompté. Au
contraire, les rumeurs allaient bon train : l'on annonçait
un fourgon qui aurait distribué des haches aux émeutiers
à Sidi-Aïch, comme on parlait de l'enlèvement de trois
jeunes femmes originaires de Blida sur la route d'Akbou.
Mais dès l'annonce du décès d'un autre manifestant,
les esprits se sont réchauffés et la tension de plus
en plus grande. La journée de jeudi aura été sensiblement
calme à Tizi-Ouzou, notamment le chef-lieu de wilaya
où s'est déroulée une marche pacifique. Cependant, en
début d'après-midi, quelques émeutiers ont inondé le
boulevard des Genêts en pierres et tous genres de débris.
Ce n'est qu'aux alentours de 16 heures qu'un calme précaire
est revenu, non sans laisser un spectacle désolant au
centre-ville. La journée de vendredi connaîtra une reprise
des émeutes dans les Ouadhias, Maâtkas et Larbaâ Nath
Irathen. Dans la wilaya de Béjaïa, la journée de vendredi
aura été particulièrement chaude. Dès la levée du jour,
les émeutes ont repris à Kherrata Tazmalt, Akbou, Ighzer
Amokrane, Tichy et Aokas. Toutes les routes nationales
restent coupées à la circulation. On déplore une douzaine
de décès et 200 blessés par balles dans la wilaya de
Béjaïa, tandis que le bilan provisoire dans la wilaya
de Tizi-Ouzou s'élève à cinq morts et une dizaine de
blessés. Les renforts des brigades anti-émeutes, venues
des wilayas limitrophes, continuaient de converger vers
la Kabylie à la fin de ce week-end. La journée de samedi
s'annonce chaude, notamment à cause des risques qui
pourraient découler des marches prévues par le FFS et
sa branche du MCB à Tizi-Ouzou, Béjaïa et même Alger.
De son côté, le RCD privilé-gie le recours à la grève,
à l'instar de celle prévue à l'université de Béjaïa,
et veut éviter les marches pacifiques qui risquent de
dégénérer. A. B. |